{"id":227,"date":"2023-10-23T17:22:00","date_gmt":"2023-10-23T17:22:00","guid":{"rendered":"https:\/\/philipp-larsen.fr\/?p=227"},"modified":"2025-12-29T17:22:54","modified_gmt":"2025-12-29T17:22:54","slug":"mat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/philipp-larsen.fr\/index.php\/2023\/10\/23\/mat\/","title":{"rendered":"MAT"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"640\" height=\"366\" src=\"https:\/\/philipp-larsen.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/MAT.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-228\" srcset=\"https:\/\/philipp-larsen.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/MAT.jpg 640w, https:\/\/philipp-larsen.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/MAT-300x172.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 640px) 100vw, 640px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque jour de march\u00e9 il \u00e9tait l\u00e0, devant un immeuble d\u00e9cr\u00e9pi, tout habill\u00e9 de gris. Il impressionnait mon enfance car sa blouse terne cachait l&rsquo;absence de membres inf\u00e9rieurs. Il me parlait gentiment et malgr\u00e9 mon \u00e2ge et ma maigre exp\u00e9rience de la vie, je ressentais sa bienveillance, seul bien rescap\u00e9 d&rsquo;une vie de drames.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ma m\u00e8re me confiait une pi\u00e8ce \u00e0 faire tinter sa s\u00e9bile en cuivre pos\u00e9e devant lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je le regardais avec circonspection, m\u00ealant la peur \u00e0 la fascination car on m&rsquo;avait racont\u00e9 qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 autrefois dresseur dans un cirque et que ses jambes \u00e9taient parties dans la f\u00e9rocit\u00e9 de ses fauves.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">V\u00e9rit\u00e9 ou l\u00e9gende ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon enfance \u00e0 fantasmer installait une mise en sc\u00e8ne des plus dramatiques o\u00f9 le sang se juxtaposait aux rugissements des fauves en r\u00e9volte. Monsieur Loyal ne l&rsquo;avait pas vue venir, la mutinerie des f\u00e9lid\u00e9s. Le Bounty, version circassienne. Et puis, en traversant le trottoir, j&rsquo;ai grandi de trente ans, l&rsquo;homme raccourci avait disparu et la pluie frappait le carr\u00e9 de trottoir qu&rsquo;il avait occup\u00e9, drainant mes r\u00eaves d&rsquo;enfant dans le caniveau du souvenir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je passais du temps \u00e0 jouer aux \u00e9checs dans ce caf\u00e9 aux odeurs de mo\u00fbt de raisin et de cire rance. Une odeur d&rsquo;ennui et de temps suspendu. L&rsquo;effluve du surann\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je rentrai sur l&rsquo;\u00e9chiquier par la diagonale du fou, invisible intrus fr\u00f4lant la sauvagerie des blancs et l&rsquo;ardeur combative des noirs. Black and white sur fond de kir framboise. Voyeur involontaire d&rsquo;un fou du roi malmen\u00e9 par un cavalier pervers narcissique alors que le monde semblait au bord de la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une goutte glissa en tremblotant sur la paroi de mon verre, \u00e9chappant \u00e0 mes l\u00e8vres s\u00e9ch\u00e9es par le pi\u00e8ge du pion Roi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je pris le couloir sombre \u00e0 l&rsquo;angle de la Tour et remontai l&rsquo;all\u00e9e d\u00e9serte. Un jeune pion dame y perdait sa virginit\u00e9 en poussant des soupirs d&rsquo;extase sous le regard indiff\u00e9rent des petits soldats de bois align\u00e9s. Plus loin, un cavalier sorti des sous-bois de Broc\u00e9liande jouait de l&rsquo;\u00e9p\u00e9e avec dext\u00e9rit\u00e9 et envoyait des \u00e9clairs d&rsquo;acier. La flamboyance de son armure contrastait avec le clair obscur du caf\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mon adversaire ne voyait rien de tout cela, il poussait ses pi\u00e8ces sans conviction, comme on pousse un soupir. Comment pouvait-il ignorer le th\u00e9\u00e2tre expressionniste qui se jouait sous nos yeux sur les soixante quatre cases, all\u00e9gorie du monde, miniature de la com\u00e9die humaine. Sa main caleuse agrippa sa reine. Il n&rsquo;y voyait qu&rsquo;une figurine quand moi je d\u00e9couvrais une femme \u00e0 fleur de d\u00e9ch\u00e9ance, abrutie d&rsquo;alcool et au bord de la crise de nerfs, sacrifi\u00e9e sans m\u00e9nagement \u00e0 une hypoth\u00e9tique victoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Alors que je retournais sur une case noire pour subir les outrages d&rsquo;une combinaison agressive, je d\u00e9couvris une porte d\u00e9rob\u00e9e \u00e0 la base de la tour blanche, une coursive ouvrant sur un salon et l\u00e0, install\u00e9 dans la profondeur douillette d&rsquo;un fauteuil club, un verre de whisky \u00e0 la main, Kasparov, le ma\u00eetre absolu. Son sourire \u00e9nigmatique instilla en moi l&rsquo;\u00e9vidence de mon jeu. Je n&rsquo;avais plus qu&rsquo;\u00e0 placer mon mat.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je pris mon cavalier, le d\u00e9pla\u00e7ai \u00e0 port\u00e9e de roi, dans un claquement de sabots et un souffle d&rsquo;impatience jaillissant des naseaux dilat\u00e9s. Le roi adverse se coucha sans un r\u00e2le, en position de gisant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;averse avait redoubl\u00e9. D&rsquo;o\u00f9 j&rsquo;\u00e9tais, je pouvais voir l&rsquo;immeuble d\u00e9cr\u00e9pi. Derri\u00e8re le rideau de pluie, l&rsquo;espace de quelques secondes, je crus distinguer une silhouette v\u00eatue d&rsquo;une blouse grise assise sur le trottoir. Je crois bien qu&rsquo;il me regardait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chaque jour de march\u00e9 il \u00e9tait l\u00e0, devant un immeuble d\u00e9cr\u00e9pi, tout habill\u00e9 de gris. 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