{"id":258,"date":"2025-09-07T18:36:00","date_gmt":"2025-09-07T18:36:00","guid":{"rendered":"https:\/\/philipp-larsen.fr\/?p=258"},"modified":"2025-12-29T18:37:03","modified_gmt":"2025-12-29T18:37:03","slug":"combat-du-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/philipp-larsen.fr\/index.php\/2025\/09\/07\/combat-du-siecle\/","title":{"rendered":"Combat du si\u00e8cle"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"168\" src=\"https:\/\/philipp-larsen.fr\/wp-content\/uploads\/2025\/12\/combat.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-259\" style=\"width:619px;height:auto\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Assis \u00e0 une terrasse de bar devant un expresso je tournais inutilement le liquide inqui\u00e9tant de noirceur, avec ma cuiller. Je bois sans sucre mais tournais quand m\u00eame, machinalement, pour la posture. Je contemplais le mini tourbillon, ce maelstr\u00f6m d&rsquo;arabica, faire ses rotations dans le sens des aiguilles d&rsquo;une montre. On dit que dans l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re sud lorsqu&rsquo;un lavabo se vide, l&rsquo;eau tourbillonne dans le sens antihoraire. Le caf\u00e9 dans la tasse, \u00e0 Ushuaia ou Hobbart, aussi&nbsp;? J&rsquo;ai l&rsquo;art de me poser des question dont tout le monde se moque \u00e9perdument et qui sont, il faut bien le dire, de peu d&rsquo;int\u00e9r\u00eat. Cela dit, j&rsquo;irais bien en Tasmanie v\u00e9rifier par moi-m\u00eame. Pour la science, bien s\u00fbr.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au del\u00e0 de la baie vitr\u00e9e, la pluie s&rsquo;\u00e9tait renforc\u00e9e. De grosses gouttes s&rsquo;\u00e9cras\u00e8rent sur la vitre. Je levai la t\u00eate. Et je la vis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle marchait d&rsquo;arrogance en traversant la place couverte d&rsquo;un gla\u00e7age de pluie, le menton relev\u00e9 en d\u00e9fi \u00e0 l&rsquo;averse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9tais-je le seul \u00e0 la remarquer&nbsp;? Autour de moi, personne ne semblait faire attention \u00e0 elle. Les buveurs continuaient \u00e0 boire, les bavards \u00e0 parler, la musique \u00e0 d\u00e9gouliner et le serveur \u00e0 faire valser son grand plateau rond en une chor\u00e9graphie bien r\u00e9gl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle, elle semblait traverser l&rsquo;espace sans que ses pieds ne bougent, geisha de brume au port altier, glissant d&rsquo;est en ouest \u00e0 la surface du sol mouill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle faisait fi de la pluie qui pourtant mitraillait son visage. J&rsquo;apercevais des gouttes glisser sur sa joue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Arriv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de la place, elle disparut de ma vue, cr\u00e9ant une nuit qui soudain m&rsquo;enveloppa.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne la reverrai jamais. Cette id\u00e9e me paniqua. Je ne la connaissais pas. Elle s&rsquo;\u00e9tait dissoute dans l&rsquo;ombre d&rsquo;une rue adjacente. Adjacente \u00e0 quoi&nbsp;? \u00c0 ma solitude&nbsp;? \u00c0 mon ennui&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pourtant, l&rsquo;espace de quelques minutes, elle fit partie de ma vie. Il ne tenait qu&rsquo;\u00e0 moi d&rsquo;en faire une \u00e9ternit\u00e9, de construire l&rsquo;avant et l&rsquo;apr\u00e8s de son apparition. De remplir les vides. De r\u00e9aliser des pliages chim\u00e9riques, un origami complexe en papier d&rsquo;imaginaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;On dirait que je serais son compagnon et qu&rsquo;elle viendrait me rejoindre&nbsp;\u00bb. J&rsquo;aimais ce conditionnel plus puissant qu&rsquo;une baguette de magicien qui construisait le r\u00e9el dans mes jeux d&rsquo;enfant, dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation et ouvrait la porte de tous les possibles. \u00ab&nbsp;On dirait que je serais Zorro&nbsp;et toi Bernardo\u00bb. Plus souvent c&rsquo;\u00e9tait \u00ab&nbsp;on dirait que je serais Marco Polo et que je me battrais contre des brigands&nbsp;\u00bb. J&rsquo;avais de la r\u00e9ticence \u00e0 jouer aux cow-boys et aux indiens. Pas s\u00fbr qu&rsquo;il s&rsquo;agissait des pr\u00e9mices d&rsquo;une conscience politique et d&rsquo;un engagement de lutte contre le colonialisme. Non. Trop commun. Trop convenu. John Wayne m&rsquo;aga\u00e7ait. Mais \u00eatre Marco Polo, intr\u00e9pide explorateur, me pla\u00e7ait dans un registre d&rsquo;originalit\u00e9 qui flattait mon ego de gosse de primaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La pluie avait redoubl\u00e9, d\u00e9lavant mon histoire, ma rencontre fugace, et je me retrouvai \u00e0 nouveau devant mon caf\u00e9, d\u00e9sormais froid et inerte, d\u00e9barrass\u00e9 de mon fantasme passager.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je m&rsquo;\u00e9tais donn\u00e9 pour consigne ce matin l\u00e0, en sortant du corridor de la nuit, de m&rsquo;interroger sur l&rsquo;envie, cette force invisible, ce vent portant qui nous pousse, ce moteur jubilatoire capable de transcender mon humeur maussade au sortir de la nuit en un feu d&rsquo;artifice int\u00e9rieur dop\u00e9 \u00e0 la s\u00e9rotonine. Et particuli\u00e8rement l&rsquo;envie d&rsquo;\u00e9crire, de transmettre des \u00e9motions, de jouir de l&rsquo;assemblage des mots, ce puzzle vertigineux multidimensionnel aux combinaisons infinies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;envie qui na\u00eet en nous et fait na\u00eetre de petites bulles d&rsquo;enthousiasme, cette envie je la ressentais au plus profond de mon \u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle \u00e9tait devenue mon&nbsp;<em>Ikigai,<\/em>la raison pour laquelle je privil\u00e9giais la vie au sommeil chaque matin selon la fascinante culture japonaise d&rsquo;Okinawa. J&rsquo;avais h\u00e2te de retrouver cette envie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;On dirait que je suis \u00e9crivain&nbsp;\u00bb. Maintenant, cette phrase, \u00e0 la formulation enfantine tournait dans ma t\u00eate comme un mantra brahmanique. Elle creusait son sillon en r\u00e9veillant les neurones avachis par l&rsquo;insipide platitude de ce d\u00e9but de journ\u00e9e. Eux, les neurones, ils \u00e9taient l\u00e0, p\u00e9p\u00e8res, \u00e0 poste dans leur routine somnolente, un peu comme des sentinelles d\u00e9braill\u00e9es plant\u00e9es devant la base Dumont d&rsquo;Urville en plein antarctique, guetteurs blas\u00e9s d&rsquo;un envahisseur dont le plus dangereux repr\u00e9sentant \u00e0 connotation militaire serait un manchot Empereur. Et voil\u00e0 qu&rsquo;une litanie tonitruante les secouait, les d\u00e9poussi\u00e9rait, leur jetait un seau de vivacit\u00e9 en plein visage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bon sang&nbsp;! L&rsquo;apparition fugace de cette femme m&rsquo;avait r\u00e9veill\u00e9, elle \u00e9tait l&rsquo;interrupteur de mon envie. Je baignai soudain dans la lumi\u00e8re. C&rsquo;\u00e9tait Versailles \u00e0 tous les \u00e9tages.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;anodin peut faire des miracles. Pourquoi elle&nbsp;? Parce qu&rsquo;elle est apparue au bon moment. Question de synchronicit\u00e9. Cela aurait pu \u00eatre le sourire d&rsquo;une caissi\u00e8re au supermarch\u00e9 ou les premi\u00e8res mesures de \u00ab&nbsp;Sound of silence&nbsp;\u00bb de Simon et Garfunkel ou un fou-rire de b\u00e9b\u00e9. Parce qu&rsquo;elle avait jou\u00e9 le piton d&rsquo;escalade, plac\u00e9 dans la bonne fissure qui permet de s&rsquo;ancrer et de se hisser plus haut dans la paroi granitique au moment o\u00f9 les jambes et les bras faiblissent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gonfl\u00e9 d&rsquo;inspiration, je sortis mon cahier de notes et mon stylo.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais, au moment de me lancer, je reconnus, tapie et ricanante dans un coin de mon conscient, cette satan\u00e9e procrastination litt\u00e9raire qui g\u00e8le le cerveau et inhibe la cr\u00e9ativit\u00e9. La garce me balan\u00e7a un uppercut au moment o\u00f9 j&rsquo;avais rel\u00e2ch\u00e9 toutes mes d\u00e9fenses. Groggy, je titubai.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab&nbsp;Plut\u00f4t s&rsquo;abstenir que faillir&nbsp;\u00bb dit-elle \u00e0 ma main qui fit alors tournoyer le stylo en battant l&rsquo;air fa\u00e7on majorette pour gagner du temps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle ne m&rsquo;aurait pas. Pas aujourd&rsquo;hui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je pris une grande inspiration, de celles qu&rsquo;on d\u00e9gaine les jours o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 battre le record mondial d&rsquo;apn\u00e9e, et lui mis la plus grande racl\u00e9e du si\u00e8cle. De m\u00e9moire d&rsquo;\u00e9crivain, une neutralisation de procrastination aussi fulgurante n&rsquo;avait encore \u00e9t\u00e9 jamais vue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Satisfait, un sourire aux l\u00e8vres, je commandai un autre caf\u00e9 et me mis \u00e0 noircir la page.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Assis \u00e0 une terrasse de bar devant un expresso je tournais inutilement le liquide inqui\u00e9tant de noirceur, avec ma cuiller. Je bois sans sucre mais tournais quand m\u00eame, machinalement, pour la posture. 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