{"id":346,"date":"2026-03-03T22:58:53","date_gmt":"2026-03-03T22:58:53","guid":{"rendered":"https:\/\/philipp-larsen.fr\/?p=346"},"modified":"2026-03-03T22:58:54","modified_gmt":"2026-03-03T22:58:54","slug":"le-talent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/philipp-larsen.fr\/index.php\/2026\/03\/03\/le-talent\/","title":{"rendered":"Le talent"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-medium\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"200\" data-id=\"347\" src=\"http:\/\/philipp-larsen.fr\/wp-content\/uploads\/2026\/03\/piste-de-cirque-300x200.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-347\"\/><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La terre s\u2019est arr\u00eat\u00e9e de tourner. Ma terre s\u2019est bloqu\u00e9e sur vingt heures trente. A l\u2019heure du journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, \u00e0 l\u2019heure des spectateurs, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 j\u2019entre dans l\u2019ar\u00e8ne chaque soir. A force d\u2019errances dans la nuit et le temps, je l\u2019ai perdu, lui, le Talent. Il est sans doute rest\u00e9 accroch\u00e9 aux rameaux ac\u00e9r\u00e9s d\u2019un \u00e9pineux que je traversais pour \u00e9chapper aux tourments qui \u00e9taient \u00e0 mes trousses. Je suis devenu un clown triste, un tronc d\u2019arbre dess\u00e9ch\u00e9, un abri de fortune pour grand duc solitaire. Lui et moi avions pourtant construit une grande histoire d\u2019amour. Je me souviens de notre rencontre. C\u2019\u00e9tait au printemps d\u2019une belle ann\u00e9e. A cette \u00e9poque la guerre n\u2019existait pas, la mort n\u2019existait pas. A cette \u00e9poque, il m\u2019avait choisi parce que j\u2019\u00e9tais jeune et que je jonglais avec des exoplan\u00e8tes, que je chantais avec les sir\u00e8nes du large, avec les rafales des aliz\u00e9s. Il s\u2019\u00e9tait dit\u00a0: \u00abce jeune clown est un prince sous la lumi\u00e8re, je vais l\u2019accompagner, nous nous produirons sur les pistes les plus prestigieuses\u00bb. Et r\u00e9ellement, nous en avons fait du chemin tous les deux. Nous avons travers\u00e9 le temps, appris \u00e0 nous conna\u00eetre, \u00e0 vivre ensemble, \u00e0 partager les joies, les peines, les doutes. De Valparaiso \u00e0 Irkoutsk, il se plaquait \u00e0 mon ombre et je faisais rire les enfants. Le rire des enfants est universel. Il n\u2019y a pas de rire sib\u00e9rien, de rire du d\u00e9sert, de rire balinais ou cap-verdien. Il y a cette unique petite cascade cristalline qui fait pleurer les yeux et, dans l\u2019iris, allume une lueur qui scintille comme un feu de bengale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour il y eut la guerre. Ailleurs. C\u00f4t\u00e9 jardin. Nous avons continu\u00e9 le spectacle, le Talent et moi. Des gradins, nous entendions les combats, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la mer. L\u00e0 o\u00f9 le sable tremble sous la pression solaire, la o\u00f9 les figues sont de barbarie, l\u00e0 o\u00f9 le ciel n\u2019en peut plus de sa monochromie. Les armes claquaient, les hommes l\u00e9chaient le sable puis s\u2019endormaient \u00e0 jamais en pleurant, la t\u00eate pos\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9. Ici, autour de la piste, les enfants continuaient \u00e0 rire de mes mouvements d\u00e9sordonn\u00e9s, de mes chaussures trop grandes, de mon pantalon trou\u00e9. Eux n\u2019entendaient pas les balles siffler.<br>&nbsp;<br>Un jour il y eut Elle. Il l\u2019a laiss\u00e9e venir, il l\u2019a laiss\u00e9e se coller \u00e0 mon corps avec bienveillance. Elle s\u2019appelait Luna. Elle a rempli mes nuits de ses caresses f\u00e9lines. Ensemble, nous avons remont\u00e9 le temps pour prendre de l\u2019avance sur un futur mal dessin\u00e9. Ses cheveux m\u2019absorbaient, se collaient \u00e0 ma peau comme les fils d\u2019une \u00e9pouse arachn\u00e9enne. Luna conduisait le camion de la tourn\u00e9e en riant. Luna nous suivait de chapiteau en chapiteau, me regardait faire mes tours de piste, arrangeait des puits de lumi\u00e8re pour m\u2019habiller de clart\u00e9. Luna m\u2019a ouvert son th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres, nous y avons jou\u00e9 un cabaret \u00e9rotique, nous y avons jou\u00e9 un cabaret de l\u2019urgence dans les vall\u00e9es de ses draps satin\u00e9s. J\u2019\u00e9tais un clown heureux.<br>Un jour, il y eut la mort, r\u00f4dant dans les faubourgs de son corps \u00e0 Elle. A la mort, cette vieille connaissance opini\u00e2tre, infatigable, je lui ai dit \u00abje te hais, la mort&nbsp;!\u00bb. Je lui ai dit \u00ab&nbsp;qu\u2019\u00e0 peine tu la fr\u00f4les et je te tue, la mort, je t\u2019arrache ta faux de pacotille, ta capuche de carnaval et te renvoie dans les d\u00e9dales des enfers, jouer avec ton copain Cerb\u00e8re, le canid\u00e9 tric\u00e9phale&nbsp;!\u00bb Et ce jour l\u00e0, il pleuvait, la mort est repartie.<br>&nbsp;<br>Un jour, il y eut la joie. Luna, le Talent et moi, nous allions au bord du canal. Apr\u00e8s un d\u00e9jeuner sur l\u2019herbe, le Talent faisait mine de s\u2019endormir au pied d\u2019un arbre et nous faisions l\u2019amour Luna et moi sur les mousses s\u00e9ch\u00e9es de l\u2019\u00e9t\u00e9 avec dans les yeux le reflet du canal. D\u2019autres jours, nous prenions la voiture et roulions \u00e0 moteur d\u00e9ploy\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 ce que les roues s\u2019enfoncent dans le sable d\u2019une plage oc\u00e9ane ou alors nous sautions dans un wagon rouge et gris sans la moindre id\u00e9e du terminus et nous nous retrouvions sur le quai d\u2019une gare slov\u00e8ne \u00e0 la recherche d\u2019un bar \u00e0 rire pour \u00e9tancher notre soif de vie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais ce soir, je suis seul devant vous car mon ami, le Talent, est parti. Le tra\u00eetre a succomb\u00e9 aux sir\u00e8nes de l\u2019amour sophistiqu\u00e9, de l\u2019amour rive droite parisienne aux sofas aussi moelleux que des balles de coton. Il a laiss\u00e9 un papier froiss\u00e9 sur le paillasson de notre collaboration avec ces seuls mots \u00ab&nbsp;Je te quitte&nbsp;\u00bb en lettres b\u00e2cl\u00e9es, mal form\u00e9es. Luna aussi est partie. Luna ne voulait pas d\u2019un clown triste. Elle savait que sans le Talent, je ne serais plus qu\u2019une enveloppe d\u2019artiste, un vieux costume sans vie, un \u00e9pouvantail fatigu\u00e9 \u00e0 force de gesticuler dans le cercle lumineux de la poursuite. Elle savait que les enfants ne seraient plus mes alli\u00e9s, que leur cruaut\u00e9 na\u00efve ne m\u2019\u00e9pargnerait pas. Luna a alors disparu, a rejoint sa constellation, emportant avec elle l\u2019image de son clown de lumi\u00e8re.<br>&nbsp;<br>Et aujourd\u2019hui, je suis un clown triste, un clown sans rire, un clown \u00e0 la bouche tombante. Mais je ne suis pas malheureux car j\u2019ai appris que je pouvais aussi faire pleurer. Alors mon public a chang\u00e9, les enfants sont partis, les parents sont rest\u00e9s. Je leur raconte l\u2019histoire de ma vie et les larmes sourdent \u00e0 l\u2019ourlet des paupi\u00e8res. De ville en ville, sur les planches, sur la piste, je reste un artiste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La terre s\u2019est arr\u00eat\u00e9e de tourner. Ma terre s\u2019est bloqu\u00e9e sur vingt heures trente. A l\u2019heure du journal t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, \u00e0 l\u2019heure des spectateurs, \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 j\u2019entre dans l\u2019ar\u00e8ne chaque soir. 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