Koi No Yokan

Longtemps j’ai hésité, tergiversé, atermoyé, repoussé ce moment de m’adresser à toi. Peut-être n’as-tu aucun souvenir de ce voyage en train à destination d’Osaka. Assise en face de moi tu lisais avec application, abritée derrière une frange de geai qui devenait un temple intime, une digue à écarter les importuns.
Le Shinkansen glissait à grande vitesse, porteur d’une éphémère rencontre, silencieuse. Tu lisais en anglais et une profonde émotion me percuta lorsque je pus lire le titre de l’ouvrage « For Whom the Bell Tolls », « Pour qui sonne le glas » d’Ernest Hemingway. L’un de mes romans préférés. Et précisément celui que j’avais posé sur le siège à côté de moi.
J’étais fasciné et ému par cette coïncidence qui ne pouvait être le fruit du hasard, à moins que celui-ci ne fut espiègle.
Quelque chose devait se passer. Il ne pouvait en être autrement. Le train ralentit dans un feulement félin et ton regard quitta ton ouvrage et se posa sur mon exemplaire, fripé de voyage et affalé sans retenue sur le tissus gris.
Alors ton regard marqua un étonnement qui battit des records dans l’histoire des étonnements pudiques.Tu levas les yeux vers moi et en moins d’une seconde nous vécûmes mille ans. Par discrétion, mon cœur s’était arrêté, en suspension.
Tu battis légèrement des cils et esquissas un sourire aussi léger qu’un cirrus d’altitude.
Je ne me rappelle de rien d’autre que de cet instant, cette nippone interaction.
Dans un glissement doux, tu descendis avant Osaka pour te fondre dans le temps.
Pourtant, tu fais désormais partie de mon histoire émotionnelle. J’ai vécu le Koi No Yokan, cette prémonition sentimentale, en dehors de toute rationalité.

Je poste cette lettre à Tokyo, sans adresse, confiant dans la bienveillance du hasard qui saura donner une seconde chance…

Vous aimerez aussi...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *