Estampe

Longtemps j’ai hésité, tergiversé, atermoyé, repoussé ce moment de m’adresser à vous. Peut-être n’avez-vous aucun souvenir de ce voyage en train à destination d’Osaka. Assise en face de moi vous lisiez avec application, abritée derrière une frange de geai qui devenait un temple intime, une digue à écarter les importuns.
Le Shinkansen glissait à grande vitesse, porteur d’une éphémère rencontre, silencieuse. Vous lisiez en anglais et une profonde émotion me percuta lorsque je pus lire le titre de l’ouvrage « For Whom the Bell Tolls », « Pour qui sonne le glas » d’Ernest Hemingway. L’un de mes romans préférés. Et précisément celui que j’avais posé sur le siège à côté de moi.
J’étais fasciné et ému par cette coïncidence qui ne pouvait être le fruit du hasard, à moins que celui-ci ne fut espiègle.
Quelque chose devait se passer. Il ne pouvait en être autrement. Le train ralentit dans un feulement félin et votre regard quitta votre ouvrage et se posa sur mon exemplaire, fripé de voyage et affalé sans retenue sur le tissus gris.
Alors, votre regard marqua un étonnement qui battit des records dans l’histoire des étonnements pudiques.Vous avez levé les yeux vers moi et en moins d’une seconde nous vécûmes mille ans. Par discrétion, mon cœur s’était arrêté, en suspension.
Vous avez battu légèrement des cils et esquissé un sourire aussi léger qu’un cirrus d’altitude.
Une brèche s’est alors ouverte dans l’air qui nous séparait. La structure du train qui nous enveloppait s’est estompée, nous laissant seuls au milieu d’une forêt aux troncs immenses et droits pointant le soleil qui jouait dans la canopée.
Nous avons marché sur un chemin étroit adouci par la mousse jusqu’à une clairière surplombant un lac. Une légère risée balayait la surface pourpre. Nous nous sommes assis sur l’herbe épaisse et douce. Pas un mot ne fut échangé car le langage était celui de l’émotion pure. Après un temps sans mesure, vous m’avez glissé dans la main un petit bracelet que vous avez tressé avec les herbes hautes. Je l’ai enfoui dans ma poche.

J’ai fermé les yeux et ai senti la brume qui se refermait sur moi et m’entourait comme une liane.Je ne me rappelle de rien d’autre.
Dans un glissement doux, vous êtes descendu avant Osaka pour vous fondre dans le temps.
Pourtant, vous faites désormais partie de mon histoire émotionnelle. Je crois avoir vécu le Koi No Yokan, cette prémonition sentimentale, en dehors de toute rationalité.
Arrivé à Osaka, je suis descendu du train. J’ai remonté le quai à pas lents. En glissant la main dans ma poche, un petit objet mou a fait obstacle. Dans ma paume, un petit bracelet en herbe tressée.

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