Le talent

La terre s’est arrêtée de tourner. Ma terre s’est bloquée sur vingt heures trente. A l’heure du journal télévisé, à l’heure des spectateurs, à l’heure où j’entre dans l’arène chaque soir. A force d’errances dans la nuit et le temps, je l’ai perdu, lui, le Talent. Il est sans doute resté accroché aux rameaux acérés d’un épineux que je traversais pour échapper aux tourments qui étaient à mes trousses. Je suis devenu un clown triste, un tronc d’arbre desséché, un abri de fortune pour grand duc solitaire. Lui et moi avions pourtant construit une grande histoire d’amour. Je me souviens de notre rencontre. C’était au printemps d’une belle année. A cette époque la guerre n’existait pas, la mort n’existait pas. A cette époque, il m’avait choisi parce que j’étais jeune et que je jonglais avec des exoplanètes, que je chantais avec les sirènes du large, avec les rafales des alizés. Il s’était dit : «ce jeune clown est un prince sous la lumière, je vais l’accompagner, nous nous produirons sur les pistes les plus prestigieuses». Et réellement, nous en avons fait du chemin tous les deux. Nous avons traversé le temps, appris à nous connaître, à vivre ensemble, à partager les joies, les peines, les doutes. De Valparaiso à Irkoutsk, il se plaquait à mon ombre et je faisais rire les enfants. Le rire des enfants est universel. Il n’y a pas de rire sibérien, de rire du désert, de rire balinais ou cap-verdien. Il y a cette unique petite cascade cristalline qui fait pleurer les yeux et, dans l’iris, allume une lueur qui scintille comme un feu de bengale.

Un jour il y eut la guerre. Ailleurs. Côté jardin. Nous avons continué le spectacle, le Talent et moi. Des gradins, nous entendions les combats, de l’autre côté de la mer. Là où le sable tremble sous la pression solaire, la où les figues sont de barbarie, là où le ciel n’en peut plus de sa monochromie. Les armes claquaient, les hommes léchaient le sable puis s’endormaient à jamais en pleurant, la tête posée sur le côté. Ici, autour de la piste, les enfants continuaient à rire de mes mouvements désordonnés, de mes chaussures trop grandes, de mon pantalon troué. Eux n’entendaient pas les balles siffler.
 
Un jour il y eut Elle. Il l’a laissée venir, il l’a laissée se coller à mon corps avec bienveillance. Elle s’appelait Luna. Elle a rempli mes nuits de ses caresses félines. Ensemble, nous avons remonté le temps pour prendre de l’avance sur un futur mal dessiné. Ses cheveux m’absorbaient, se collaient à ma peau comme les fils d’une épouse arachnéenne. Luna conduisait le camion de la tournée en riant. Luna nous suivait de chapiteau en chapiteau, me regardait faire mes tours de piste, arrangeait des puits de lumière pour m’habiller de clarté. Luna m’a ouvert son théâtre d’ombres, nous y avons joué un cabaret érotique, nous y avons joué un cabaret de l’urgence dans les vallées de ses draps satinés. J’étais un clown heureux.
Un jour, il y eut la mort, rôdant dans les faubourgs de son corps à Elle. A la mort, cette vieille connaissance opiniâtre, infatigable, je lui ai dit «je te hais, la mort !». Je lui ai dit « qu’à peine tu la frôles et je te tue, la mort, je t’arrache ta faux de pacotille, ta capuche de carnaval et te renvoie dans les dédales des enfers, jouer avec ton copain Cerbère, le canidé tricéphale !» Et ce jour là, il pleuvait, la mort est repartie.
 
Un jour, il y eut la joie. Luna, le Talent et moi, nous allions au bord du canal. Après un déjeuner sur l’herbe, le Talent faisait mine de s’endormir au pied d’un arbre et nous faisions l’amour Luna et moi sur les mousses séchées de l’été avec dans les yeux le reflet du canal. D’autres jours, nous prenions la voiture et roulions à moteur déployé, jusqu’à ce que les roues s’enfoncent dans le sable d’une plage océane ou alors nous sautions dans un wagon rouge et gris sans la moindre idée du terminus et nous nous retrouvions sur le quai d’une gare slovène à la recherche d’un bar à rire pour étancher notre soif de vie. 

Mais ce soir, je suis seul devant vous car mon ami, le Talent, est parti. Le traître a succombé aux sirènes de l’amour sophistiqué, de l’amour rive droite parisienne aux sofas aussi moelleux que des balles de coton. Il a laissé un papier froissé sur le paillasson de notre collaboration avec ces seuls mots « Je te quitte » en lettres bâclées, mal formées. Luna aussi est partie. Luna ne voulait pas d’un clown triste. Elle savait que sans le Talent, je ne serais plus qu’une enveloppe d’artiste, un vieux costume sans vie, un épouvantail fatigué à force de gesticuler dans le cercle lumineux de la poursuite. Elle savait que les enfants ne seraient plus mes alliés, que leur cruauté naïve ne m’épargnerait pas. Luna a alors disparu, a rejoint sa constellation, emportant avec elle l’image de son clown de lumière.
 
Et aujourd’hui, je suis un clown triste, un clown sans rire, un clown à la bouche tombante. Mais je ne suis pas malheureux car j’ai appris que je pouvais aussi faire pleurer. Alors mon public a changé, les enfants sont partis, les parents sont restés. Je leur raconte l’histoire de ma vie et les larmes sourdent à l’ourlet des paupières. De ville en ville, sur les planches, sur la piste, je reste un artiste.

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